CHAPITRE TRENTE-SEPT

« Bonjour, monsieur le commissaire. » Josef Byng entra dans le bureau de Lorcan Verrochio, en Meyers, et lui décerna son plus gracieux sourire modèle dégonfler-la-vanité-du-bureaucrate-sans-lui-marcher-dessus-trop-fort. « Que peut faire pour vous la Flotte aujourd’hui ?

— Bonjour, amiral, répondit Verrochio, j’apprécie que vous m’ayez recontacté aussi vite. »

Son sourire était bien moins paternaliste que celui de Byng, quoique peut-être pas pour les raisons qu’imaginait l’amiral. Cette entrée était bien de lui, songea le commissaire. L’officier était natif de la Vieille Terre et, comme bon nombre de citoyens de la planète mère, il toisait du haut de son piédestal les êtres inférieurs ayant vu le jour sur des planètes moins prestigieuses, qui grouillaient à ses pieds. Et, quoique Verrochio le crût persuadé de le dissimuler, son insondable mépris pour les gratte-papier bureaucrates de la DSF et les quasi-policiers guindés de la Flotte des frontières le suivait telle une deuxième ombre.

Ce qui convenait fort bien à Lorcan Verrochio car cet arrangement le rendait bien plus nerveux qu’il ne l’avait laissé paraître devant Hongbo.

Il voulait se venger de Manticore – oh, comme il le voulait ! Et il en avait bien l’intention. Toutefois, il en était arrivé à la conclusion que les avertissements du commodore Thurgood quant à l’efficacité de la Flotte royale manticorienne étaient sans doute justifiés. En tout cas, aucun indice recueilli après Monica ne contredisait les conclusions de l’officier de la Flotte des frontières, et le commissaire aurait aimé en disposer avant que Hongbo le convainque de signer pour un match retour.

Malheureusement, le rapport de Thurgood était arrivé sur son bureau après qu’il eut donné son accord aux nouveaux projets de Manpower. Moment auquel il lui avait inspiré quelques réflexions. La taille et la puissance des formations de la Flotte de guerre mises en place par la volonté de Manpower pour soutenir la nouvelle opération demeuraient rassurantes, mais bien moins qu’avant ce maudit mémo. Et, il l’admettait, elles avaient aussi un côté effrayant. Il savait depuis des années que les tentacules de Mesa en général – et de Manpower en particulier – plongeaient dans les hautes sphères de la Sécurité aux frontières. Il n’avait toutefois pas encore réalisé que l’entreprise possédait assez d’influence pour ordonner d’aussi puissants déploiements de la Flotte de guerre.

Oh, remets-toi, Lorcan, se reprocha-t-il une nouvelle fois. Oui, de ton point de vue, c’est une extraordinaire redistribution de puissance de combat, mais c’est parce que tu es commissaire de la Sécurité aux frontières, pas amiral, bordel. Tu es habitué à voir des escadres de contre-torpilleurs à trois sous – au pire une ou deux divisions de croiseurs – de la Flotte des frontières. Tous les vaisseaux de Crandall et de Byng réunis ne forment même pas un groupe d’intervention léger pour la Flotte de guerre.

C’était indubitable, mais cela ne changeait pas le fait que Manpower avait rassemblé plus de puissance de feu que quatre-vingt-quinze pour cent des flottes officielles de la Galaxie auraient pu en amasser et l’avait fait déployer dans un coin perdu comme celui de Lorcan Verrochio. Bien qu’il eût pris soin de ne pas en parler à Valéry Ottweiler ni au copain d’Ottweiler qu’était Hongbo, il estimait à présent indispensable de réévaluer la profondeur à laquelle plongeaient les diverses sociétés mesanes dans les structures politiques et bureaucratiques de la Ligue… et ce que cela signifiait pour lui.

En attendant, toutefois, le pouvoir de Manpower était une des raisons pour lesquelles il se réjouissait secrètement de l’attitude de Byng. Il estimait que décevoir les Mesans serait encore moins sage qu’il ne le pensait à l’origine, aussi ne pouvait-il revenir sur leur petit arrangement. Et, pour être franc, il n’en avait pas vraiment envie. Du moins pas tant qu’il y avait alentour un bouc émissaire convenable au cas où les événements confirmeraient par trop l’analyse de Thurgood. Voilà où intervenait son bon ami Josef Byng.

Malgré sa nervosité, le commissaire ne verserait aucune larme si les Manties se faisaient démolir, et il ne perdrait pas non plus le sommeil en songeant au sort d’un connard de la Flotte de guerre comme Byng. Dans son scénario privé favori, Byng massacrait les Manties, fournissant l’incident que désirait Manpower, et se faisait lui-même dézinguer dans la manœuvre. Verrochio avait d’ailleurs l’intention de contrôler avec soin le contenu des archives officielles concernant l’imbécile qui se serait précipité là où les anges à la tête froide de la Sécurité aux frontières et de la Flotte des frontières auraient refusé de s’engager.

« Bien, monsieur le commissaire, dit Byng avec un nouveau sourire, tandis que son hôte lui serrait la main et accueillait d’un signe de tête l’amiral Thimár, votre mémo laissait entendre que vous aviez un souci dont la Flotte pourrait vous débarrasser. En conséquence, nous voici… (il désigna son chef d’état-major) l’amiral Thimár et moi.

— C’est ce que je vois. C’est ce que je vois. »

Verrochio guida ses visiteurs jusqu’à des fauteuils qui leur donnaient une vue imprenable sur Mont-des-Pins, puis s’installa derrière son bureau et appuya sur un bouton pour convoquer les serviteurs qui attendaient. Ils apparurent comme par magie, avec des plateaux chargés de café, de thé et d’amuse-gueules qu’ils distribuèrent avec une efficace et courtoise habileté avant de disparaître à nouveau. Byng et Thimár les ignorèrent bien sûr comme s’ils n’existaient pas.

« Le vice-commissaire et moi, reprit alors Verrochio en désignant Hongbo qui sirotait son café, venons de prendre connaissance d’informations… préoccupantes, amiral Byng. D’une situation qui, à terme, pourrait requérir l’intervention des représentants officiels de la Ligue dans la région. Toutefois, nous ne sommes pas certains de la meilleure manière de procéder pour le moment et nous apprécierions vos conseils.

— Avec plaisir, monsieur le commissaire. » Byng but une gorgée de thé un peu bruyamment puis se tapota les lèvres et la moustache avec une serviette en lin. Puis-je vous demander quelles sont les informations qui vous semblent si préoccupantes ?

— Elles concernent le système de la Nouvelle-Toscane et les Manticoriens », répondit Verrochio avec un air de candeur troublée. Un regard moins expérimenté aurait pu manquer la légère raideur qui saisit l’amiral sur son siège. Le commissaire poursuivit comme s’il ne l’avait pas remarquée. « Une partie de mon problème est que, pour ne rien vous cacher, je ne suis vraiment pas sûr, à l’heure qu’il est, de pouvoir examiner sans préjugé un incident concernant Manticore. » Il eut un sourire en coin. « Après les événements de Monica et toutes les accusations fantaisistes qu’ils ont lancées au sujet des affaires de Faille et de Montana, j’admets éprouver une certaine… hostilité automatique à leur égard. »

Il s’interrompit, pensif.

« Compte tenu des circonstances, monsieur le commissaire, je doute que quiconque en soit surpris, dit l’amiral après s’être éclairci la voix. Moi, en tout cas, je ne vois pas comment il pourrait en aller autrement. Après ma propre visite en Monica, je suis convaincu que ceux qui m’ont envoyé ici – en partie parce qu’ils s’inquiétaient de l’impérialisme manticorien, encore que je ne sois pas censé en convenir – avaient des raisons de se faire du souci.

— Vraiment ? »

Verrochio avait mis dans cette réponse une nuance de préoccupation mesurée avec soin, tempérée par la dose exacte de soulagement pour qu’une personne dont il respectait l’opinion ne le crût pas effrayé par son ombre. Il fixa Byng une ou deux secondes, assez pour que l’amiral remarquât son expression, puis eut un petit haussement d’épaules.

« J’ai essayé de faire entendre cette même idée à mes propres supérieurs, dit-il. Je ne crois pas avoir très bien réussi. En fait, étant donné les réponses et les instructions que j’ai reçues, j’ai eu plus d’une fois l’impression que, selon le Ministère, j’ai peur de mon ombre. Une impression assez persistante pour que j’en arrive à douter de mon évaluation de la situation – jusqu’à un certain point. Mais, si la Flotte est de mon avis, je n’ai peut-être pas été aussi alarmiste qu’on semble le croire en haut lieu. »

Hongbo Junyan but une autre gorgée de café pour dissimuler un sourire. C’était tout à fait remarquable, se dit-il. Il avait passé au moins un tiers de sa carrière à manipuler et à guider Lorcan Verrochio, lequel était lui-même un des manipulateurs les plus consommés qu’il eût jamais vus opérer. Ce qui, songea le vice-commissaire, n’aurait pas dû lui causer une telle surprise. Nul ne pouvait atteindre un tel poste au sein de la Sécurité aux frontières sans pratiquer en maître le jeu de la séduction et de la manipulation. Malheureusement, ruse et intelligence n’allaient pas forcément de pair. Verrochio avait acquis ce qu’on appelait encore (pour une raison que Hongbo n’avait jamais réussi à découvrir) des talents d’« apparatchik », mais nul n’avait pu lui fournir le cerveau qui allait avec. Raison pour laquelle il se retrouvait à gérer le secteur de Madras et non une région plus profitable.

Toutefois, le vice-commissaire commençait à croire Byng encore plus bête que Verrochio. Il avait même l’air beaucoup plus bête, ce qui n’était pas rien.

« Ma foi, nous, dans la Flotte, nous avons dû supporter bien plus d’arrogance manticorienne que la plupart des gens, sans parler de leur ingérence dans des régions situées hors de leurs sphères d’intérêt légitime », répondit l’amiral. Son mince sourire était bien plus laid que, selon les deux bureaucrates de la Sécurité aux frontières, il ne le supposait. « Ça nous confère sûrement une appréciation plus… réaliste de la nature des Manties que ne peuvent en acquérir les autres gens. »

Oui, il est plus bête que Lorcan, songea Hongbo avant de réprimer une grimace devant sa propension aux jugements hâtifs. Peut-être pas réellement plus bête, en fait. En tout cas, ça ne semble pas un manque d’intelligence intrinsèque. C’est plutôt un angle mort mental si profond, si ancré en lui, qu’il n’en remarque même pas la présence. Ce n’est pas qu’il serait incapable d’y réfléchir rationnellement s’il le voulait. C’est qu’il ne lui vient jamais à l’idée d’y réfléchir du tout.

Quelle que fût sa raison, toutefois, Josef Byng avait à l’évidence presque hâte d’avaler goulûment l’appât agité devant lui.

« Vous avez peut-être raison, amiral, s’empressa d’acquiescer Verrochio, comme s’il avait lu les pensées de Hongbo et décidé qu’il était temps de ferrer le poisson. Et ce que vous venez de dire – à propos de ce que la Flotte a subi des Manticoriens au fil des ans – ne fait qu’amplifier mes inquiétudes, je le crains.

— Comment cela, monsieur le commissaire ?

— Comme je le disais, j’ai eu connaissance de la situation de la Nouvelle-Toscane par rapport au nouvel Empire stellaire de Manticore. Je n’ai pas le droit de citer toutes nos sources – la Gendarmerie a ses règles de confidentialité : même moi, j’ignore de qui le général Yucel tient certaines de ses informations – mais une partie des rapports qui me préoccupent se fondent sur des communications directes de la Nouvelle-Toscane. Il me semble, après les avoir lus, que Manticore a décidé d’exercer sur ce système des représailles pour avoir refusé de ratifier la prétendue Constitution votée par l’Assemblée constituante de Fuseau.

— De quelle manière ? » Byng, penché en avant, avait plissé les yeux.

« Les rapports ne sont pas aussi complets que je l’aimerais, comprenez-le, avertit Verrochio avec l’air de vouloir s’assurer que son auditoire n’oublie pas qu’il y avait encore des trous dans ses informations. D’après ce qu’on sait, toutefois, Manticore a d’abord exclu délibérément la Nouvelle-Toscane de tous les investissements qui affluent dans l’amas. Bien entendu, s’il est question de fonds publics, le Royaume stellaire – pardon : l’Empire stellaire – a parfaitement le droit de décider où il les place. Nul ne pourrait le disputer. J’ai toutefois cru comprendre qu’il s’agit surtout d’investissements privés, et Manticore ne les a pas interdits officiellement en Nouvelle-Toscane. Pas plus, d’ailleurs, que les investissements privés néo-toscans dans l’amas. Pas officiellement. Pourtant, il fait peu de doute que le gouvernement manticorien bloque officieusement toute participation néo-toscane.

» À titre personnel, je trouve cela à la fois regrettable et assez répréhensible, continua le commissaire, triste, choqué par les profondeurs auxquelles pouvait descendre par vengeance la mesquinerie humaine, mais cela ne viole pas la souveraineté de la Nouvelle-Toscane ni ses droits inhérents au statut de nation stellaire indépendante. Pas plus qu’il ne s’agit d’une barrière de commerce injustifiable. J’y vois cependant un indice clair de la manière dont les Manticoriens qui déterminent la politique – et ceux qui la font appliquer – considèrent la Nouvelle-Toscane.

D’où la grande inquiétude que j’éprouve, amiral, quand je reçois des rapports selon lesquels les vaisseaux de guerre manticoriens harcèlent systématiquement les cargos néo-toscans.

Dans le mille ! songea Hongbo en voyant de profil la barbiche et la moustache de Byng se hérisser. Jusqu’ici, le briefing privé d’Ottweiler concernant un certain Josef Byng et son attitude envers Manticore était d’une scrupuleuse exactitude.

« Harceler les cargos, répéta l’amiral, donnant l’impression de faire tout son possible pour paraître bien plus calme qu’il ne l’était. Comment… monsieur le commissaire ? demanda-t-il, ne se rappelant qu’au dernier moment l’emploi du titre de son interlocuteur.

— Jusqu’ici, les récits sont clairsemés, répondit Verrochio, mais ils semblent imposer des « inspections » et des « visites douanières » à répétition visant uniquement les bâtiments néo-toscans. En confidence, j’ai reçu au moins une note officielle de Cardot, le ministre des Affaires étrangères, au nom du gouvernement de Vézien, le Premier ministre, à ce sujet. Je n’ai pas le droit de vous en dévoiler le contenu mais, ajoutée à certains autres récits que j’ai entendus, elle me fait craindre une escalade. Les incidents deviennent à la fois plus fréquents et plus graves, ce qui m’amène à penser que les Manticoriens augmentent petit à petit la pression afin de pousser délibérément la Nouvelle-Toscane hors des marchés de l’amas de Talbot. »

Une nouvelle fois, il secoua tristement la tête.

« J’aimerais être convaincu de ne pas tirer des conclusions plus graves que nécessaire. Mais, vous savez, ces manipulations, ce contrôle jaloux de l’économie locale, c’est exactement ce que pratiquait la fameuse Union commerciale de Rembrandt, bien avant que Manticore ne commence à s’ingérer dans… je veux dire avant que Manticore ne soit amené à se mêler des affaires du Talbot. Et l’UCR a été la force motrice du référendum sur l’annexion. J’ai toujours entretenu quelques réserves quant à la légitimité de ce référendum et je crains que ma méfiance envers l’Union commerciale et ses méthodes n’en ait été en grande partie responsable. Il semble à présent que Manticore laisse les Rembrandtais guider sa politique ou – pire encore – reprenne simplement le flambeau là où l’a abandonné Rembrandt.

— Monsieur le commissaire, intervint Hongbo d’une voix calme, saisissant avec docilité l’occasion de placer sa réplique, même si vous avez raison à ce sujet – et c’est probable –, nous ne pouvons pas y faire grand-chose. » Comme tous se tournaient vers lui, il eut un haussement d’épaules triste et éloquent. « Croyez-moi, ça ne me fait pas plus plaisir de le dire qu’à vous de l’entendre, mais les instructions du Ministère à ce sujet sont très claires.

— La politique de la Ligue est de soutenir un commerce libre et sans entraves, monsieur Hongbo », fit remarquer Byng avec une légère froideur, et le vice-commissaire hocha la tête. Après tout, c’était bel et bien la politique officielle de la Ligue solarienne… hormis là où quiconque avait la témérité de concurrencer ses grandes sociétés industrielles, bien sûr.

« Oui, amiral, bien sûr, admit-il, mais la position du Ministère a toujours été – et, je pense, non sans raison – de ne pas laisser la Direction de la sécurité aux frontières se mêler seule de politique étrangère ou commerciale. À moins que quelqu’un possédant un intérêt légitime dans une région ne réclame notre aide, il n’est rien que nous puissions faire.

— La Nouvelle-Toscane a-t-elle demandé notre aide, monsieur le commissaire ? » s’enquit le contre-amiral Thimár, parlant pour la première fois.

Verrochio ne sourit même pas, quoique Hongbo entendît distinctement son « Touché ! » mental.

« Eh bien, techniquement… (il s’arracha le mot suivant) non. Pas encore. » Il haussa à nouveau les épaules. « La note du ministre des Affaires étrangères, madame Cardot, exprime avec franchise les inquiétudes de Vézien, le Premier ministre, et, étant donné ses termes, je pense qu’elle espère nous voir envoyer un observateur sur place pour se rendre compte de la situation. Je ne serais pas surpris qu’on nous demande de faire une enquête officielle au cours des mois T qui viennent mais, pour l’instant, nul n’est allé si loin en Nouvelle-Toscane. » Il sourit avec un triste cynisme. « Le Premier ministre espère sans doute – avec quel degré de réalisme, je ne saurais bien sûr le dire – que, s’il se montre patient, le problème se tassera.

— Quelle connerie, marmonna Byng avant de se reprendre. Pardon, monsieur le commissaire, c’était tout à fait grossier de ma part. Je… pensais à voix haute, voilà tout.

— Et sans atteindre aucune conclusion que je ne partage pas, j’en ai peur, déclara lourdement Verrochio.

— Puis-je vous demander pourquoi exactement vous avez partagé ces informations avec nous, monsieur le commissaire ? » demanda Thimár après un bref coup d’œil au profil de son supérieur. Elle eut un sourire sans joie. « Je suis sûre que vous vouliez vraiment un second point de vue. En revanche, je doute que ce soit tout ce que vous vouliez, si je puis me permettre.

— Coupable, admit de bonne grâce Verrochio. Ce que je cherche, je crois, c’est une manière d’encourager et de rassurer la Nouvelle-Toscane tout en informant Manticore de notre mécontentement, sans pour autant violer les limites officielles de ce que la Sécurité aux frontières peut légitimement faire dans un cas pareil.

— Je vois. » Byng hocha la tête et sourit à son tour. C’était un sourire notablement plus froid que celui de son chef d’état-major, remarqua Hongbo. « Toutefois, l’amiral Thimár et moi ne travaillons pas pour la Sécurité aux frontières, n’est-ce pas ?

— Oui, j’imagine que, dans votre cas, la situation est un peu floue, amiral. » Une lueur complice habitait l’œil de Verrochio.

« Vous commandez un groupe d’intervention de la Flotte des frontières et, ici, dans les Marges, la Flotte des frontières travaille bel et bien – en tout cas officiellement – pour la Sécurité aux frontières, ou, au moins, avec elle. Toutefois, en tant qu’officier de la Flotte de guerre, vous n’appartenez pas à sa hiérarchie. Je pense que cela vous confère une précieuse différence de point de vue dans un cas comme celui-là, mais cela crée aussi une certaine ambiguïté quant à ma liberté de vous donner des instructions officielles. »

Quelles conneries, songea Hongbo, admiratif. D’où vient Byng n’a aucune importance – pas légalement. Il commande un groupe d’intervention de la Flotte des frontières et, lorsqu’on l’a envoyé ici, on lui a donné l’ordre non équivoque de nous épauler par tous les moyens. Si cela ne revient pas à le placer sous nos ordres, je ne vois pas ce que ça veut dire. Mais ce n’est pas le sujet. Le sujet est que, si Lorcan le pousse à affirmer qu’il n’est pas du tout sous nos ordres, et que cela figure dans l’enregistrement officiel de la réunion…

« C’est sûrement vrai, monsieur le commissaire, dit Byng. Toutefois, que vous ayez ou non qualité pour me donner des ordres, mes supérieurs désiraient sans conteste que je sois au courant de vos inquiétudes et que je vous soutienne par tous les moyens à ma disposition. Puis-je faire une suggestion ?

— Certainement, amiral, je vous en prie.

— Comme vous venez de le signaler, en tant qu’officier de la Flotte de guerre, je me trouve hors de la hiérarchie normale de la Flotte des frontières, et j’estime très possible que la Hotte de guerre adopte une attitude un peu plus… interventionniste que les instructions du Ministère ne pourraient vous le permettre.

— Voilà qui paraît potentiellement… risqué, amiral, dit Verrochio, permettant à sa voix de refléter une trace de prudente hésitation, à présent qu’il était tout à fait sûr d’avoir solidement planté l’hameçon.

— Je ne crois pas, monsieur le commissaire. » Byng agita la main. « Ce n’est pas comme si je proposais une action militaire préventive comme celle de Manticore en Monica, après tout. » Il eut un petit sourire. « Non, ce que j’ai en tête tient plus d’une simple visite – absolument défendable – pour brandir le drapeau, dans le but de montrer tant à la Nouvelle-Toscane qu’à Manticore que nous estimons les relations amicales avec les nations stellaires indépendantes de la région importantes pour la politique étrangère officielle de la Ligue solarienne.

— Une visite pour brandir le drapeau ? répéta Verrochio sans la moindre trace de triomphe.

— Oui, monsieur. Je suis sûr que personne ne pourrait considérer une visite de ce type comme une provocation gratuite, surtout si la décision venait de la Flotte de guerre plutôt que de vos bureaux. Si, au cours de mon séjour, je transmettais des messages de votre part au Premier ministre, Vézien, je suis sûr aussi que nul n’y trouverait rien à redire. En revanche, la venue d’une ou deux divisions de croiseurs de combat solariens aura sans doute un effet positif sur la Nouvelle-Toscane. Cela devrait à tout le moins en convaincre les habitants qu’ils ne sont pas seuls face aux représailles de l’Empire stellaire. Et, si les Manticoriens l’apprennent, je ne vois pas comment cela pourrait manquer d’avoir un impact au moins modéré sur leurs ambitions.

— Je ne sais pas si une division ou deux suffiraient, amiral », dit Verrochio. Byng le considérant avec une évidente incrédulité, il grimaça. « Je ne doute pas que cela devrait suffire, amiral. Ne vous méprenez pas ! Mais nous avons l’exemple de Monica, et j’ai étudié votre « conversation » avec leur amiral – Henke, Pic-d’Or ou je ne sais quoi. » Il grimaça encore. « Ils sont très fiers de leur petite aristocratie parvenue, non ? Bref, en lisant entre les lignes de ce qu’a dit cette femme – sans compter la manière dont elle l’a dit – et des rapports qui me parviennent de la Vieille Terre depuis l’attaque contre Monica, il m’apparaît que les Manticoriens sont aussi fiers de leurs accomplissements que de leurs titres de noblesse. J’ai également lu des rapports locaux affirmant qu’ils ont amélioré leur efficacité au combat, encore que cela ne s’inscrive pas dans mes domaines de compétence. En la matière, votre jugement sera bien entendu supérieur au mien. Mais je m’inquiète surtout de ce que les Manticoriens eux-mêmes pourraient se dire : nous savons qu’ils ont envoyé une certaine quantité de renforts dans le Talbot depuis l’annexion.

— Où voulez-vous en venir, monsieur le commissaire ? demanda Byng avec une légère froideur.

— Amiral, je veux que cette situation se résolve, soupira Verrochio, et je veux que les intérêts légitimes de la Nouvelle-Toscane soient protégés, à la fois pour elle et pour prouver à toutes les nations stellaires locales que la Ligue solarienne, au moins, est une bonne voisine. Mais nous avons fait l’expérience récente et douloureuse de l’autoritarisme des Manticoriens, leur volonté de recourir à la force brutale. Je ne désire la mort de personne, même pas la leur, et je crains qu’ils ne… se laissent entraîner encore, comme en Monica, à moins qu’il ne soit tout à fait évident, même à leurs yeux, que les conséquences seraient désastreuses.

— Je crois que, selon le commissaire, il serait préférable d’organiser une démonstration de force un peu plus musclée, amiral, intervint Hongbo en ayant l’air de s’excuser. Quelque chose d’assez impressionnant pour que même les Manticoriens ne puissent mésestimer les probabilités – par erreur ou par bêtise – au point de tenter une répétition de ce qu’ils ont fait en Monica.

— Contre la Flotte solarienne ? » Byng semblait avoir peine à croire qu’on prît au sérieux un concept aussi absurde.

« Nul ne suggère qu’il serait sage – ou rationnel – de prendre un risque pareil, amiral, se hâta de dire Hongbo. Le commissaire estime juste qu’il appartient à la Ligue de tout prévoir et de faire en sorte d’éviter qu’un tel… mauvais calcul tragique, dirons-nous, mène à une répétition de Monica.

— Tout « mauvais calcul » de ce type entraînerait pour Manticore un résultat radicalement différent de celui de la bataille de Monica, affirma froidement Byng. Cela dit, j’imagine que vos inquiétudes sont en partie recevables, monsieur le commissaire. » Il regarda Verrochio droit dans les yeux. « Il faudrait un néobarbare particulièrement stupide pour effectuer un calcul pareil, c’est vrai, mais cela ne signifie pas que c’est impossible. Après tout, nous parlons des Manticoriens. »

Il plissa les lèvres, réfléchit plusieurs secondes puis se tourna vers Thimár.

« Combien de temps faudrait-il pour rassembler la totalité du groupe d’intervention en Meyers, Karlotte ? Un mois ?

— Plus près de six semaines T, monsieur, répondit son chef d’état-major si vite qu’on la devinait elle-même en train de faire le calcul. Peut-être même sept.

— Trop long, objecta Byng – une objection qu’Hongbo approuvait de tout son cœur après sa conversation avec Valéry Ottweiler.

— On peut ramener plus tôt que ça les escadres de Sigbee et de Chang, répondit Thimár. On peut sans doute même les rassembler ici avant votre estimation initiale d’un mois. Et on a au moins une demi-douzaine de boîtes de conserve disponibles en soutien. D’ailleurs, on peut aussi faire appel à Thurgood. »

Verrochio ouvrit la bouche pour protester. La dernière chose qu’il désirait était voir une force spatiale placée sans ambiguïté sous ses ordres – et dont le commandant avait formulé de telles réserves quant aux capacités manticoriennes – mêlée à pareille histoire. Byng, toutefois, ne lui en laissa pas le temps.

« Je ne pense pas que ce soit nécessaire, Karlotte, dit-il, quasi méprisant, avant de se rappeler où il se trouvait et pour qui travaillait Thurgood. Je veux dire, monsieur le commissaire, ajouta-t-il vivement, qu’ajouter les forces du commodore Thurgood à celles dont parle l’amiral Thimár n’augmenterait pas de manière significative notre puissance de combat. En outre, si je devais emmener le commodore ou une partie conséquente de son ordre de bataille, cela vous laisserait sans défense au cas où il se produirait quoi que ce soit durant mon absence.

— Je vois. » Verrochio haussa les épaules. « Ça me paraît logique, amiral. Et, comme je l’ai déjà dit, nous sommes hors de mon domaine de compétence. Vous êtes bien meilleur juge que moi de ces questions-là. Prenez les dispositions que vous estimez les meilleures, je vous en prie. Je laisse tout cela entre vos mains fort capables. »

 

Michelle Henke éprouva une profonde satisfaction quand le HMS Artémis et le HMS Horace effectuèrent leur translation alpha juste en dehors de l’hyperlimite du système de Fuseau, presque quatre mois T après être partis pour Monica. Bien qu’elle eût détesté s’en aller si longtemps et laisser tant de responsabilité à Shulamit Onasis pendant son absence, elle ne s’était pas non plus tourné les pouces pendant ce temps-là, aussi savourait-elle un fort sentiment de travail accompli. Elle avait achevé sa visite en Monica, averti cet insupportable connard de Byng (le plus aimablement possible, bien sûr), organisé le nouveau poste de garde de Tillerman de manière satisfaisante – du moins autant que le permettaient les circonstances – et effectué sur le chemin de Fuseau des visites rapides en Talbot, Grenat, Marianne, Dresde (où elle avait découvert que Khumalo, sur la suggestion d’Henri Krietzmann, avait détourné un des groupes de BAL venant d’arriver) et Montana.

À présent, ces BAL sont déjà en Tillerman où ils s’installent pour soutenir Conner, songea-t-elle joyeusement en s’adossant dans son fauteuil de commandement. Ça devrait faire une jolie surprise à tous les pirates qui n’ont pas entendu la nouvelle. Et nettement renforcer nos défenses antimissile si Byng est assez bête pour tenter quelque chose. Ce qui est hélas ! sans doute le cas, du moins si les circonstances s’y prêtent. Au reste, c’est la seule surprise déplaisante de tout le voyage. Pourquoi même la Flotte de guerre n’a-t-elle pu nous envoyer un amiral au QI supérieur à sa pointure ? Elle a forcément au moins un officier général avec un cerveau en état de marche, non ?

Elle secoua la tête et se rassura en se disant que, même si Byng était un imbécile, elle avait pu briefer tranquillement les présidents de systèmes des environs – et les officiers supérieurs – à son propos. Or la plupart de ces présidents et officiers avaient paru assez compétents et décidés. Les Montaniens, en particulier, l’impressionnaient, et elle avait apprécié l’occasion de rencontrer le formidable et repenti (si tel était le mot qui convenait) Stephen Westman.

Dieu merci, Terekhov et Van Dort l’ont retourné de notre côté, songea-t-elle, avant de considérer le poste de Dominica Adenauer, de l’autre côté du pont d’état-major, et le grand capitaine de corvette brun assis à son côté. Maxwell Tersteeg avait attendu en Dresde, avec les dépêches informant Michelle du déploiement des BAL en Tillerman. Augustus Khumalo l’avait envoyé comme candidat au poste d’officier chargé de la guerre électronique encore manquant dans l’état-major de Michelle, et il semblait jusqu’ici faire l’affaire. Il connaissait son travail et, ce qui était plus important, s’entendait bien avec Adenauer et Edwards, donc s’inscrivait sans heurt au sein de l’équipe. Il avait par ailleurs un humour pince-sans-rire, et son visage quelconque mais agréable était remarquablement mobile, expressif… lorsqu’il le voulait. Lorsqu’il le voulait aussi, ses yeux bruns projetaient sans effort (et sans honte apparente) un air « comme je suis malheureux » bien senti, au moins aussi réussi que les meilleures expressions par lesquelles Dédé quémandait à manger.

Je pense qu’il conviendra parfaitement, songea Michelle. Et son poste était presque le dernier à pourvoir… Il ne reste que celui d’officier de renseignement. Elle grimaça à cette pensée. Bon, Cindy s’en tire très bien. Il n’est pas juste de lui confier ça en plus de tout ce qu’elle a déjà sur le dos, mais je ne l’ai pas encore entendue se plaindre. En fait, je crois que ça lui plaît. Et je sais qu’elle a apprécié de former Gwen. Elle a fait de lui un assistant tout à fait convenable, vraiment.

Michelle se soupçonnait parfois de travailler dur à se persuader que Lecter était satisfaite de la situation parce que l’arrangement semblait fonctionner à la perfection. « Si ce n’est pas cassé, inutile de le réparer » était un des aspects les plus fondamentaux de sa philosophie professionnelle, après tout. Et, toutes ses justifications personnelles mises à part, il ne faisait pas de mal au jeune lieutenant Archer d’étendre son expérience professionnelle.

Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Archer se tenait juste derrière son fauteuil de commandement, attentif, les mains derrière le dos, les yeux fixés sur le répétiteur principal.

Ma foi, aussi stupide que soit Byng, Gwen, à tout le moins, a été une des surprises les plus agréables de tout ce déploiement, et pas seulement pour la manière dont il assiste Cindy sur le front du renseignement, songea-t-elle en reportant à son tour son attention sur l’écran. Honor ne s’abusait pas sur ses compétences en le recommandant et, si Michelle surprenait encore parfois l’ombre d’un fantôme derrière ses yeux verts, il maîtrisait désormais visiblement les souvenirs et les doutes qui l’affligeaient lors de leur première rencontre. Bien qu’il ne leur eût jamais permis d’affecter l’efficacité apparemment naturelle avec laquelle il accomplissait ses devoirs. Et il n’hésitait pas non plus à aiguillonner son amiral – avec le plus grand respect, bien sûr – quand c’était nécessaire. D’ailleurs, Chris Billingsley et lui s’entendaient remarquablement bien, pour deux êtres ayant des parcours aussi différents… et Michelle avait découvert très tôt qu’ils étaient prêts à s’allier contre elle sans le moindre scrupule. Dès l’instant, bien sûr, qu’ils ne voulaient que son bien.

Honor m’a dit qu’elle allait chercher de bonnes nourrices pour Raoul. Si elle ne s’offusque pas des influences corruptrices – et le fait qu’elle supporte Nimitz prouve clairement que c’est le cas –, je sais où elle pourrait en trouver deux !

Elle ricana à cette pensée et Gervais haussa un sourcil.

« Madame ?

— Oh, rien d’important, Gwen, dit-elle. Je réfléchissais. » Elle s’apprêtait à agiter la main en un geste de désintérêt quand elle s’interrompit, figée, écoutant le diablotin de sa malice chuchoter à son oreille.

« Vous réfléchissiez à quoi, madame ? » demanda Gervais, la voyant arrêtée au beau milieu d’une pensée.

Elle lui lança un sourire malicieux.

« Je me disais que nous allions bientôt nous présenter au rapport devant l’amiral Khumalo et monsieur Krietzmann. J’espère que mademoiselle Boltitz et vous serez prêts à organiser nos réunions avec votre… efficacité habituelle. Nous apprécions vraiment les longues séances de travail que vous accomplissez tous les deux, même en dehors des horaires normaux, trimant comme des esclaves pour la réussite de nos conférences. »

Vous savez, Gwen, songea-t-elle en observant l’expression de son ordonnance, admirablement grave, ce qui me plaît vraiment, c’est que votre teint clair vous permet de rougir aisément quand je vous pique au vif. Vous êtes capable de rester impassible, mais…

« Je veux dire : je comprends que vous ayez enduré la torture de déjeuner au Sigourney’s pour préparer ma réception. » Ses yeux irradiaient une chaleureuse gratitude. « J’ose espérer que nous ne serons pas contraints d’exiger de vous de pareils sacrifices cette fois-ci.

— Je… commença Gervais, avant de s’arrêter, plus rouge que jamais, et de hausser les épaules. Touché, madame. En plein dans le mille. Que puis-je dire ?

— Rien du tout, Gwen. » Elle lui tapota l’avant-bras d’une main repentante. « Je ne devrais pas vous taquiner avec ça.

— Est-ce que c’est si évident, madame ?

— Probablement pas pour quelqu’un qui ne vous voit pas aussi souvent que moi, le rassura-t-elle.

— Je ne suis pas sûr que ça le soit encore pour elle. » Il secoua la tête, ironique. « Elle est un tout petit peu chatouilleuse sur le sujet des « aristocrates ».

— On peut difficilement lui en vouloir, j’imagine. Dresde n’a rien du jardin d’Éden, et il est encore trop tôt pour que les Talbotiens se rendent vraiment compte des différences entre le Royaume stellaire et leurs seigneurs locaux.

— Dire que Dresde n’est pas le jardin d’Éden est un parfait euphémisme, si je puis me permettre, madame. » L’expression de Gervais était soudain plus sombre, sa voix plus grave. « Je suis heureux d’avoir vu ce monde de mes yeux. Par moments, je me disais qu’Helga exagérait les conditions de vie des habitants. Maintenant, je sais que ce n’est pas le cas.

— Bienvenue à la « négligence bienveillante » de la Sécurité aux frontières, lieutenant, fit Michelle en un grognement. Si ces salopards voulaient bien dépenser un dixième de ce qu’ils claquent en lunettes doublées de fourrure pour les chiottes de leurs commissaires sur les planètes des Marges qu’ils sont censés assister…» Elle s’interrompit en secouant sèchement la tête. « Ne me lancez pas là-dessus, dit-elle, plus décontractée, sourire retrouvé. En attendant, j’espère que votre campagne auprès de mademoiselle Boltitz sera couronnée de succès, Gwen. Si… euh… si jamais vous aviez besoin de… d’un soutien hiérarchique pour lui communiquer… disons la nature honorable de vos intentions…»

Elle laissa traîner sa voix de manière suggestive, et le jeune homme sentit à nouveau la chaleur lui monter au visage.

« Ce ne sera pas nécessaire, madame, dit-il avec la plus totale sincérité, tandis que ses yeux se rivaient au répétiteur principal. Vraiment. »

 

« Nous détectons des transpondeurs surnuméraires, madame, déclara Dominica Adenauer.

— Vraiment ? » Michelle fit pivoter son fauteuil vers son officier opérationnel. Elle comptait bien que d’autres vaisseaux arrivent durant son absence mais appréciait que ses attentes ne fussent pas déçues. « Quel genre de transpondeurs ?

— On dirait une escadre complète de Saganami-C, madame. Et une escadre de Roland.

— Fabuleux ! » Elle eut un large sourire. « J’imagine qu’un des Saganamis arbore un code de vaisseau amiral.

— Oui, madame. Le Quentin Saint-James.

— Vraiment ? » fit-elle, surprise. Je me demande ce qui est arrivé au dernier qui portait ce nom, songea-t-elle, avant de se tourner vers le capitaine Edwards. « Voyez si vous pouvez le joindre, Bill. J’aimerais m’entretenir avec le commandant de l’escadre, quel qu’il soit !

— Bien, madame », répondit l’officier de communications, lui aussi souriant, en commençant à taper des commandes. Étant donné la manière dont les dépêches avaient tendance à suivre les détachements de la flotte sans jamais les rattraper tout à fait, de petites incertitudes telles que celle-là étaient assez fréquentes, et les efforts de l’Empire stellaire pour redistribuer sa flotte en réaction aux événements du Quadrant ne faisaient qu’aggraver le problème.

Comme l’illustrent fort bien mes récentes pérégrinations, se dit-elle, sentant s’éroder son sentiment de travail accompli. Tout cela avait besoin d’être fait mais j’aurais vraiment aimé que ça prenne moins de temps !

Elle entendit le léger murmure d’Edwards transmettant son appel au Quentin Saint-James mais l’Artémis se trouvait encore à neuf bonnes minutes-lumière du croiseur lourd ; même les communications à impulsions gravitiques n’étaient pas vraiment instantanées. Supraluminiques, oui. Instantanées, non. Tout échange à une telle distance mettait en jeu un délai de presque dix-sept secondes et demie, et il fallut quelques minutes à Edwards pour joindre son homologue de l’escadre de croiseurs lourds.

« J’ai la connexion demandée, madame, annonça-t-il alors.

— Vraiment ? répéta Michelle, haussant un sourcil en percevant une curieuse pointe de satisfaction dans la voix d’Edwards.

— Oui, madame, j’ai le commandant de la quatre-vingt-quatorzième escadre de croiseurs sur la com. Un certain… commodore Terekhov, je crois. »

Elle écarquilla les yeux puis sourit encore plus largement.

Bon sang, songea-t-elle, on a dû lui carrer un noyau d’impulseur dans le… postérieur et nous le renvoyer avant même que l’Hexapuma n’ait atteint Héphaïstos ! Ce pauvre type n’a sans doute même pas eu le temps d’embrasser sa femme ! Mais on n’aurait pas pu trouver meilleur commandant à cette escadre.

« Passez-le sur mon écran, Bill, ordonna-t-elle.

— À vos ordres. »

Le visage d’Aivars Terekhov apparut sur l’écran de com déployé depuis son fauteuil de commandement, à hauteur de son genou, et elle lui sourit.

« Commodore Terekhov ! dit-elle. C’est bon de vous voir… et d’apprendre votre promotion. Personne ne m’a prévenue que c’était en cours avant de m’envoyer dans le Talbot, mais tout ce que j’ai vu en Monica m’a appris que c’était mérité. Et, pour être franche, avoir votre escadre ici est au moins aussi agréable. »

Michelle attendit les dix-sept secondes qu’il fallait à la transmission pour accomplir un aller-retour, puis Terekhov sourit.

« Merci, milady, dit-il. Je ne prétends pas que je n’aurais pas préféré passer un peu plus de temps à la maison, mais la promotion est agréable et, avec, on m’a donné une escadre toute neuve pour m’amuser. Je dois aussi admettre que j’éprouve pour le Quadrant une espèce d’intérêt de propriétaire qui me rend heureux d’être de retour. »

Michelle plissa les yeux. Les mots – en tant que tels – étaient parfaits, presque exactement ceux qu’elle aurait attendus. Mais il y avait quelque chose dans ce ton, dans ce sourire…

De la tension, songea-t-elle. Il est inquiet – effrayé, même – et il fait tout son possible pour ne pas le montrer.

Ces soupçons irrationnels étaient ridicules, elle le savait, mais elle ne put s’en débarrasser et un vent glacé parut souffler au sein de ses os à cette pensée. Elle n’ignorait en rien les exploits de cet homme, et pas seulement en Monica. Si quelque chose pouvait l’effrayer, lui…

« Commodore, avez-vous une nouvelle à m’annoncer ? » demanda-t-elle avec circonspection.

Dix-sept secondes de plus s’écoulèrent, puis les yeux bleus glaciaux qui apparaissaient sur l’écran s’écarquillèrent un peu, comme de surprise. Ils s’étrécirent à nouveau quand Terekhov hocha la tête.

« Oui, milady, sans nul doute, dit-il doucement. Je pensais que vous auriez reçu les dépêches de l’amiral Khumalo. Vous avez dû les croiser en transit. »

Il marqua une pause suggérant que le vice-amiral préférerait peut-être lui dire en personne de quoi il retournait, et Michelle fit la moue. S’il croyait qu’elle allait rester tranquillement assise à attendre un déclic après une introduction comme celle-là, il se mettait le doigt dans l’œil.

« Je suis sûre que l’amiral Khumalo et moi aurons beaucoup de choses à nous dire, commodore, répondit-elle avec une pointe d’aigreur. En attendant, j’aimerais toutefois être informée.

— Bien, madame, acquiesça Terekhov dix-sept secondes plus tard, avant de prendre une profonde inspiration et de carrer légèrement les épaules. Nous avons reçu des dépêches du système mère il y a à peine plus de trois semaines T. Les nouvelles ne sont pas bonnes. D’après l’amiral Caparelli, Havre a attaqué avec des forces monumentales. Il semble que Theisman et Pritchart aient décidé de tout jouer sur un coup de dés après ce qui leur est arrivé en Lovet, et de nous porter un coup fatal avant que nous ne puissions déployer pleinement Apollon. On les a arrêtés mais au prix de pertes terribles – dans les deux camps. D’après les rapports reçus depuis, on dirait que…»

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